Des ballons, des stades flambant neufs, des foules en fête. Mais, derrière les images lisses de la Coupe d’Afrique des nations et du futur Mondial 2030 au Maroc, une autre réalité glace le sang : celle des chiens errants abattus par milliers pour « nettoyer » les rues. Et là, soudain, le football ne fait plus vraiment rêver.
Un « grand ménage » avant la CAN et le Mondial 2030
À Casablanca, Rabat, Salé ou encore dans des petites communes côtières, de nombreux témoignages parlent d’abattages massifs de chiens errants. Des habitants racontent des tirs au fusil à l’aube, des empoisonnements, des véhicules qui ramassent les animaux pour ne jamais les ramener.
Des associations internationales avancent le chiffre de 300 000 chiens tués par an au Maroc. Ce nombre est difficile à vérifier, mais une chose est sûre : les opérations sont régulières. Elles s’intensifient surtout avant les grands événements sportifs, quand le pays veut montrer aux touristes des rues « propres », sans chiens, sans chats, sans pigeons.
Cette politique choque. Au point que Brigitte Bardot a interpellé directement la FIFA, demandant que le Maroc soit disqualifié de l’organisation du Mondial 2030 tant que ces « tueries » n’ont pas pris fin officiellement.
Entre peur de la rage et culture de la violence
Pour comprendre, il faut aussi regarder la peur qui existe autour des morsures de chiens. Chaque année, au Maroc, environ 100 000 personnes seraient mordues ou griffées par des chiens errants. En 2024, les autorités ont recensé 33 décès par rage.
La rage est une maladie mortelle. Elle effraie les familles. Certains enfants apprennent très tôt à jeter des pierres sur les chiens, par réflexe, parce qu’on leur dit : « Éloigne-toi, ils sont dangereux. » Cette peur se transforme peu à peu en violence banale, presque normale. Les chiens deviennent des cibles, pas des êtres vivants.
Pourtant, beaucoup de gens qui côtoient ces animaux au quotidien racontent une réalité différente. Des bénévoles expliquent n’avoir jamais été attaqués par des chiens errants qu’ils nourrissent. Ils les décrivent comme des animaux souvent apeurés, stressés, mais rarement agressifs s’ils ne sont pas provoqués.
Pourquoi y a-t-il autant de chiens dans les rues ?
Le problème ne vient pas de nulle part. Il est ancien, profond, et surtout, il est humain. Environ trois millions de chiens errants circuleraient au Maroc, selon certaines estimations.
Les causes principales sont connues :
- Abandons massifs : chiots offerts puis jetés lorsque l’animal grandit, chiens de garde laissés dehors puis « oubliés», animaux devenus trop coûteux à nourrir.
- Absence de stérilisation : beaucoup de familles n’ont pas les moyens de faire castrer leurs animaux. Les portées se succèdent, les chiots non désirés finissent souvent dans la rue.
- Manque de structures d’accueil : peu de refuges, peu de vétérinaires spécialisés dans la gestion des chiens errants, et des communes débordées.
Résultat : les chiens se reproduisent sans contrôle. Ils se regroupent en meutes, surtout près des décharges, des marchés, des zones industrielles. Là où il y a des déchets, il y a de la nourriture. Donc des chiens.
TNVR : une autre voie que le fusil
Face à cette situation, des associations marocaines défendent une méthode précise : le TNVR (Trap, Neuter, Vaccinate, Return). En français : capturer, stériliser, vacciner, relâcher.
L’idée est simple, et soutenue par l’Organisation mondiale de la santé :
- On capture les chiens de rue de façon contrôlée.
- On les stérilise pour empêcher les nouvelles naissances.
- On les vaccine contre la rage, pour protéger la population.
- On les relâche sur leur territoire d’origine, marqués (par exemple par une boucle à l’oreille) pour les identifier.
Cette méthode ne supprime pas les chiens du paysage du jour au lendemain. Mais, au fil des années, elle réduit la population de manière durable, sans violence, tout en diminuant le risque sanitaire.
En 2019, une convention nationale a été signée entre le ministère de l’Intérieur, celui de la Santé, l’ONSSA et l’Ordre des vétérinaires pour généraliser ce système. Sur le papier, c’est une victoire. Mais sur le terrain, l’application reste très incomplète. Les abattages continuent dans plusieurs communes. Les textes existent, la pratique suit rarement.
Dispensaires modernes… et zones d’ombre
Pour soigner son image, le Maroc met aussi en avant de nouveaux dispensaires vétérinaires régionaux, censés appliquer le TNVR. À Al-Arjate, près de Salé, un centre d’un hectare se veut modèle : chirurgie, vaccination, suivi des animaux.
Sauf que, en 2023, des vidéos tournées dans ce même lieu ont choqué le pays. On y voyait des chiens enfermés, mal nourris, certains morts dans les cages, d’autres qui survivaient en mangeant des cadavres. Une scène insoutenable. L’association en charge du centre a assuré avoir repris la gestion juste après ces faits. Mais l’ombre subsiste.
Aujourd’hui, le discours officiel insiste sur une rupture avec les méthodes des années 1980-1990. Le Maroc affirme avoir interdit l’abattage des animaux errants en août 2024. Pourtant, des vidéos récentes montrent encore des fusillades de chiens la nuit, des corps laissés dans des terrains vagues. Entre la communication et la réalité, le fossé paraît encore large.
Quand aider un chien devient un délit
Autre sujet brûlant : le projet de loi 19.25, consacré aux animaux errants et aux dangers qu’ils peuvent représenter. Une version du texte a mis le feu aux poudres parmi les défenseurs des animaux.
Pourquoi ? Parce qu’un article proposait d’interdire à toute personne de nourrir, héberger ou soigner un animal errant. En cas de non-respect, des amendes pouvant atteindre 3000 dirhams, soit environ 280 euros. Nourrir un chien affamé, soigner une blessure ouverte, aurait pu devenir un acte punissable.
Pour les associations, ce type de mesure coupe les jambes aux bénévoles. Elle renforce aussi l’idée qu’un chien de rue n’a droit à rien, pas même à un bol d’eau. Comme si la seule solution acceptable était de faire disparaître l’animal, pas de vivre à ses côtés.
Entre image internationale et choix de société
En accueillant la CAN puis la Coupe du monde 2030, le Maroc joue une partie bien plus large que le football. Il expose au monde son modèle de développement, sa capacité à gérer ses villes, ses foules, ses problèmes. Et les chiens errants en font partie.
Deux voies se dessinent très clairement :
- Continuer les abattages massifs, plus rapides, plus visibles, mais inefficaces sur le long terme, car les chiens reviennent tant que les causes profondes ne sont pas traitées.
- Investir pleinement dans le TNVR, la stérilisation, la vaccination, l’éducation, la création de refuges et le respect de la convention de 2019 sur tout le territoire.
L’une de ces voies se fonde sur la peur, l’urgence, le silence. L’autre demande du temps, de l’argent et beaucoup de volonté politique. Mais elle change aussi la relation entre la ville et les animaux, entre les enfants et les chiens, entre l’humain et ce qui est fragile.
Et maintenant, que peut faire le lecteur ?
Si vous vous sentez impuissant face à cette situation, c’est normal. Pourtant, quelques gestes comptent, surtout à l’ère des réseaux sociaux et des grands événements sportifs.
- Relayer des informations fiables : partager les témoignages, les enquêtes, les chiffres vérifiés plutôt que des rumeurs.
- Soutenir les associations locales : bénévolat, dons, parrainage d’animaux. Même de petites sommes aident à financer des campagnes de stérilisation.
- Parler d’éducation : au Maroc comme ailleurs, apprendre aux enfants à respecter les animaux change les comportements sur une génération.
- Interroger le sport : exiger des grandes instances, comme la FIFA, qu’elles intègrent réellement le bien-être animal dans leurs critères d’organisation des compétitions.
Derrière chaque stade éclairé, il y a une ville entière qui se regarde dans le miroir. La question est simple, presque brutale : pour briller en 2030, le Maroc veut-il des rues sans chiens, ou des rues où les chiens existent encore, mais sans rage, sans peur et sans coups de feu ?









