Des chefs trois étoiles qui défilent avec des bottes pleines de boue aux côtés des éleveurs. L’image surprend, mais elle raconte quelque chose de profond. Si Glenn Viel, Jacques Marcon ou Marc Veyrat prennent la parole aujourd’hui, ce n’est pas pour faire de la communication. C’est parce que, sans les agriculteurs, leur cuisine, notre assiette, et une partie de l’identité française s’effondrent.
Pourquoi ces grands chefs montent au créneau pour les agriculteurs
Quand un chef aussi médiatique que Marc Veyrat, figure des montagnes savoyardes, explique venir d’une famille de paysans, ce n’est pas un détail. Il rappelle que la haute cuisine française naît dans les champs. Dans les prairies où paissent les vaches. Dans les exploitations où l’on compte chaque centime à la fin du mois.
Sur BFMTV, ce dimanche 21 décembre, plusieurs grands chefs ont donc choisi de sortir de leur réserve habituelle. Ils soutiennent les manifestations agricoles contre deux sujets brûlants : la politique d’abattage des troupeaux en cas de maladie, et l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Derrière ces termes techniques, il y a des vies, des fermes, et un modèle agricole qui vacille.
Dermatose nodulaire contagieuse : quand une maladie menace tout un troupeau
Les éleveurs dénoncent la gestion de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), une maladie virale qui touche les bovins. Pour contenir le risque, la solution appliquée, c’est souvent l’abattage massif des animaux de l’élevage concerné.
Pour un éleveur, cela ne veut pas seulement dire une perte économique. Cela veut dire voir disparaître des animaux élevés pendant des années. Des lignées sélectionnées avec patience. Un patrimoine génétique construit génération après génération. Là, les chefs comprennent très bien la douleur. Eux aussi travaillent sur le temps long, sur la transmission, sur la qualité.
Jacques Marcon, chef triplement étoilé en Haute-Loire, a même manifesté pour la première fois de sa vie. Il l’explique simplement : il a voulu soutenir ses amis paysans, inquiets pour l’avenir de leurs troupeaux et de leur métier. Quand un chef qui passe habituellement plus de temps en cuisine que sur un barrage routier se déplace, c’est que le malaise est profond.
Mercosur : la peur d’une concurrence qui écrase la qualité
L’autre grande inquiétude, c’est l’accord de libre-échange avec le Mercosur (un bloc de pays d’Amérique du Sud). Cet accord pourrait faciliter l’importation de viandes produites avec des normes différentes des nôtres. Moins strictes sur l’environnement, le bien-être animal, ou l’usage de certains produits.
Pour de nombreux agriculteurs, et pour ces chefs, la logique est brutale. On met en concurrence une viande française coûteuse à produire, parce qu’elle respecte des normes exigeantes, avec une viande importée souvent moins chère, car produite dans d’autres conditions. Jacques Marcon parle d’une agriculture française sacrifiée sur l’autel du libéralisme. Moins de règles, plus de pression sur les prix, et au milieu, des fermes qui ne tiennent plus.
Les chefs rappellent que l’on ne devrait pas penser seulement « prix au kilo ». Ils plaident pour remettre au centre la santé, l’environnement et la souveraineté alimentaire. Autrement dit : notre capacité à nourrir nous-mêmes la population avec des produits de chez nous, traçables et fiables.
« La France a besoin d’eux » : un cri d’alarme venu des cuisines
Glenn Viel, chef triplement étoilé en Provence, le dit sans détour : la France a besoin de ses agriculteurs. Dans son restaurant, la magie d’un plat vient d’abord de la qualité de la tomate, du lait, de l’agneau. Sans producteurs engagés, il ne reste que des assiettes jolies, mais vides de sens.
Le chef insiste aussi sur un point sensible : tout le monde veut manger de la viande de qualité. Mais est-ce que tout le monde peut se le permettre financièrement ? C’est le cœur du problème. On réclame du bon, du local, du durable, mais on pousse en même temps les prix toujours plus bas. Ce grand écart fragilise les agriculteurs, et culpabilise souvent les consommateurs qui n’ont pas des moyens illimités.
Glenn Viel décrit des agriculteurs qui travaillent du matin au soir, pour des revenus souvent très faibles. Ils nourrissent le pays, mais ont parfois du mal à se nourrir eux-mêmes. Ce décalage crée du désarroi, des doutes, et un sentiment d’abandon. Pour lui, il faut « remettre l’église au milieu du village » : reconnaître clairement que ces métiers sont essentiels à la nation.
Chefs et agriculteurs : un même combat pour le goût et le territoire
Quand un chef comme Marc Veyrat parle de colère, ce n’est pas uniquement par solidarité émotionnelle. C’est aussi par réalisme. « Nous, les chefs, on va être en perte de vitesse si on perd nos agriculteurs », dit-il. Un grand restaurant ne peut pas vivre uniquement avec des produits standardisés ou importés.
Les chefs de terroir le savent trop bien. Un fromage fermier unique. Une viande de race locale élevée en plein air. Un légume ancien cultivé sur un sol vivant. Tout cela ne se remplace pas par une simple commande sur catalogue. Sans ce réseau de producteurs passionnés, la haute cuisine française perd ce qui fait sa singularité dans le monde.
C’est pour cela que ces chefs appellent leurs confrères à se mobiliser davantage. À s’exprimer. À soutenir publiquement les agriculteurs. Leur message est clair : les restaurants ne sont pas au-dessus des exploitations. Ils sont liés, au même bateau. Si l’un coule, l’autre suit.
Et vous, que pouvez-vous faire à votre échelle ?
Face à ces enjeux complexes, on peut se sentir impuissant. Pourtant, chaque geste compte. Sans tout révolutionner du jour au lendemain, vous pouvez déjà envoyer un signal fort au système.
- Privilégier, quand c’est possible, les produits locaux et de saison, au marché ou en circuit court.
- Accepter, parfois, de consommer un peu moins de viande, mais de meilleure qualité.
- Poser des questions à votre boucher, à votre fromager, à votre restaurateur sur l’origine des produits.
- Soutenir, par votre choix de restaurant, les maisons qui valorisent réellement les agriculteurs et les éleveurs.
Bien sûr, tout le monde n’a pas le même budget, ni le même accès aux circuits courts. Il ne s’agit pas de juger. Mais simplement de prendre conscience que, derrière un prix cassé, il y a souvent quelqu’un qui casse aussi, silencieusement, au bout de la chaîne.
Vers quel modèle alimentaire veut-on aller ?
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le débat technique sur un accord international ou un protocole sanitaire. C’est une vraie question de société : quel modèle alimentaire veut-on pour la France ?
Un modèle centré sur le prix, quitte à fragiliser les paysans, les paysages, la qualité ? Ou un modèle qui accepte de protéger et de rémunérer justement celles et ceux qui nous nourrissent, quitte à revoir nos habitudes de consommation et de production ? Les chefs, eux, ont choisi leur camp. Ils se rangent du côté des agriculteurs.
Au fond, leur message est simple. Si l’on veut continuer à être fier de la cuisine française, de nos fromages, de nos charcuteries, de nos viandes, de nos légumes, il faut regarder en face la réalité des fermes. Et décider, ensemble, que ces femmes et ces hommes ne sont pas une variable d’ajustement. Mais bien un trésor vivant. Et, comme le dit Glenn Viel, la France a vraiment besoin d’eux.










Cette fois c’est foutu.
Nous sommes condamnés à manger de la M…